Couverture : Studio LGF. © Maria-Hunter/Nadezdha Kurbatova/iStock
L’histoire s’ouvre en juin 1934, dans le sud de l’Italie, au cœur des Pouilles, dans le petit village de Lizanello. Une place de terre battue, quelques façades blanchies par le soleil, et soudain un bus qui s’immobilise dans un nuage de poussière. Trois uniques passagers en descendent.
© Carte Google Maps
Carlo d’abord, élégant, le port assuré, heureux de retrouver son village natal après des années d’absence. À ses côtés, Anna, son épouse, venue de Bordighera en Ligurie, non loin de la frontière française. Elle porte une robe noire, symbolisant le deuil sur une vie qu’elle a quittée. Dans ses bras, leur fils Roberto, âgé d’un an à peine.
Carlo retrouve son frère Antonio. Entre eux, le lien demeure intact, profond, presque indestructible malgré le temps et l’éloignement. Quant à la rencontre entre Anna et Antonio, elle survient dans le récit, discrète mais décisive — une rencontre qui nous transporte pendant tout le roman jusqu’à son dénouement, en août 1961.
Vingt-sept années déployées sous nos yeux, du premier mot au dernier, comme une fresque patiemment tissée. Vingt-sept années de vies entremêlées, d’élans et de silences, d’amour et de fractures.
Carlo, lui, retrouve son village sans heurt, comme si rien ne l’avait jamais quitté. Anna, en revanche, reste l’étrangère. On la regarde ainsi, on la nomme ainsi. Trop libre, trop en marge, trop vivante pour se fondre dans les traditions immobiles de Lizanello. Elle ne fréquente pas l’église, lit sans relâche, et refuse les règles tacites qui régissent la vie du village. Maîtresse d’école sans poste, elle finit par briser les attentes en passant un concours inattendu : celui de factrice. Contre l’avis de tous — y compris celui de son mari — elle devient la première “porteuse de lettres” du village.
À travers elle, c’est toute une époque qui défile, comme dans une pellicule italienne. Lizanello vit, respire, chuchote ses secrets, ses amours cachées, ses tragédies discrètes. Et Anna, au fil de ses tournées, en devient à la fois témoin et actrice.
Elle est une pionnière malgré elle, la première femme factrice d’Italie, à une époque où ce métier était réservé aux hommes. Par son refus des conventions, elle incarne une forme de résistance silencieuse : contre le fascisme, contre la domination masculine, contre les rôles assignés. Sans slogans, sans éclats, mais avec une détermination constante.
Nous sommes en Italie !!! Et l’amour est bien loin d’être absent, mais jamais de manière sucrée. Il y est âpre, complexe, parfois lumineux, parfois douloureux, toujours humain.
On pense à un cinéma italien d’autrefois : Cinéma Paradiso, les comédies humaines de Dino Risi, ou encore la poésie de Fellini. Et parfois même, comme un écho lointain, une chanson de Dalida semble flotter dans l’air du récit.
Francesca Giannone s’inspire ici de l’histoire de son arrière-grand-mère. Son écriture, d’une grande limpidité, possède cette simplicité précieuse des récits qui semblent évidents une fois lus, mais qui continuent de vibrer longtemps après.
J’ai découvert ce roman à la Librairie de Paris, place Clichy. Il reposait sur une table, parmi d’autres promesses de lecture. Le résumé m’a retenu, puis séduit, puis happé. Et dès les premières pages, j’y suis entré comme on entre dans un film dont on ne veut plus sortir — lisible partout, dans le train, en avion, sur une plage ou dans le calme d’un canapé.
En refermant ce livre, il reste une impression rare : celle d’avoir traversé des vies auxquelles on s’est attaché profondément. Et ce goût particulier des romans qui ouvrent des horizons, qui font rêver sans artifices, et qui continuent de vivre en nous bien après la dernière page.
La photo de la ville de Lizanello provient du site en lien