Publié le 20 mai 2026 — entièrement revu et enrichi le 20 septembre 2026

Avant 1981, je lisais peu et je me contentais des livres d’Agatha Christie, de Sir Arthur Conan Doyle ou de romans d’espionnage. Il me fallait une intrigue policière, du suspense. À cette époque, ces livres me semblaient représenter le fleuron de la littérature ; les autres étaient, à mes yeux, réservés aux « prétentieux intellectuels ».

Arrivé à Paris en 1976, je savoure pleinement cette nouvelle vie. Je me revois en 1981 : joyeux, un peu insouciant, entouré d’une bande d’amis volontiers rigolards. Nous étions cinq, avec des idées politiques diamétralement opposées, mais heureux de passer du temps ensemble.
Puis, sur les conseils d’une amie du groupe, j’ai commencé Une jeunesse de Patrick Modiano.

Le jour où j'ai découvert Patrick Modiano

Patrick Modiano à Stockholm, le 6 décembre 2014 — Photo : Frankie Fouganthin / Wikimedia Commons — CC BY-SA 4.0

Très vite, presque sans m’en apercevoir, je me suis laissé happer. L’innocence qui traverse le roman, ce Paris que je connaissais encore assez peu puisque j’y vivais seulement depuis 1976 : tout cela a agi comme un révélateur.

Ce fut le point de départ d’un attachement profond. Je ne pensais pas alors qu’un écrivain, qu’une manière d’écrire, pouvait atteindre une telle intensité émotionnelle. C’était sans doute, sans que je le sache encore, ma véritable découverte de la littérature.

Bien avant cela, dans ma jeunesse d’avant 1976, je nourrissais le rêve de découvrir le monde et, plus encore, celui de vivre à Paris. La façon qu’a Patrick Modiano d’évoquer la ville, de la faire vibrer à travers ses rues, ses noms, ses silhouettes, ses souvenirs et son imaginaire correspondait exactement à ce que j’attendais sans en avoir conscience.

Il donnait forme à mes aspirations d’adolescent en quête de lui-même. Il incarnait ces rêves encore diffus que je portais en moi.

Peu à peu, je me suis plongé dans son œuvre, que je ne connaissais pas encore, et j’ai eu le sentiment de « rattraper le temps perdu ». La Place de l’Étoile, Les Boulevards de ceinture, Villa Triste… chacune de ces lectures fut une découverte, presque un choc, mais un choc lumineux, porteur d’une forme d’élan et d’espérance.

Dès les premières lignes de La Place de l’Étoile, Patrick Modiano ne prend aucun détour :

« C’était le temps où je dissipais mon héritage vénézuélien. Certains ne parlaient plus que de ma belle jeunesse et de mes boucles noires, d’autres m’abreuvaient d’injures. »

La suite est d’une violence saisissante. Les insultes antisémites se succèdent dans une langue volontairement excessive, presque suffocante : « Contemplez donc ce gigolo yiddish… » ou encore « Rastagouère des cocktails infâmes… »

Ces mots ne traduisent évidemment pas la pensée de Modiano. En les accumulant jusqu’à la démesure, il donne à entendre la brutalité et la folie du discours antisémite. Dès ce premier roman, publié en 1968, il affronte de manière frontale les questions de l’identité juive, de l’antisémitisme et de la mémoire française.

Relire aujourd’hui ces premières pages reste une expérience singulière. Le texte est direct, sans détour, presque brutal, mais aussi d’une étonnante modernité.

L’œuvre de Patrick Modiano est cependant loin de se résumer à cet extrait. Elle ne se limite pas non plus à ses romans. Certains ouvrages moins connus constituent de véritables petits bijoux.

Avec Catherine Deneuve, il a écrit Elle s’appelait Françoise, consacré à Françoise Dorléac et accompagné de nombreuses photographies. Dans Paris Tendresse, ses mots rencontrent les images de Brassaï, l’un des grands photographes de Paris. Il a également publié avec Sempé Catherine Certitude, un conte plein de délicatesse destiné aux enfants comme aux adultes. Enfin, avec son épouse Dominique Zehrfuss, il a composé plusieurs livres pour enfants empreints de poésie.

Depuis ma découverte d’Une jeunesse, chaque visite chez le libraire est teintée d’une attente particulière : apercevoir un nouveau livre de Patrick Modiano est une petite fête intime. Cela a quelque chose d’une habitude précieuse, presque d’une douce dépendance.

Lorsqu’on voit Patrick Modiano en entretien ou à la télévision, on perçoit chez lui une forme de réserve, une timidité touchante qui semble prolonger son œuvre.

En 2014, Patrick Modiano reçoit le prix Nobel de littérature, une consécration qui vient saluer une œuvre tout entière consacrée à la mémoire, aux traces du passé et aux destinées humaines insaisissables.

Parmi les ouvrages qui m’ont le plus marqué, il y a bien sûr Une jeunesse, mais aussi La Place de l’Étoile, Encre sympathique, Dora Bruder et Villa Triste.

Plus de quarante ans après la découverte d’Une jeunesse, les livres de Patrick Modiano continuent de m’accompagner. Tous ne provoquent pas la même émotion, mais je retrouve dans chacun cette voix immédiatement reconnaissable, faite de lieux, de souvenirs et de silhouettes entrevues.

Son écriture ne touche peut-être pas tous les lecteurs. Elle m’a, pour ma part, ouvert les portes de la littérature. C’est un cadeau pour lequel je lui conserve une profonde gratitude.

Pour aller plus loin

Pour découvrir les principaux repères biographiques de Patrick Modiano

Bibliographie Patrick Modiano

Augustin Trapenard présente le dialogue entre Patrick Modiano et Christian Mazzalai autour de 70 bis, entrée des artistes

France Culture lui consacre un podcast en quatre épisodes.

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