J’avais découvert ce livre à une époque où j’étais encore lyonnais, au détour des rayonnages de la Librairie Passages, à Lyon. C’est une librairie que j’ai toujours particulièrement appréciée, un de ces lieux où l’on entre avec l’idée d’acheter un livre et dont on ressort, le plus souvent, avec plusieurs. J’y aimais surtout cette attention devenue rare : les petits commentaires manuscrits glissés sous certains ouvrages, rédigés par les libraires eux-mêmes. Quelques lignes seulement, mais suffisamment sincères pour éveiller une curiosité, susciter une envie ou provoquer une rencontre avec un auteur jusque-là inconnu.
Je ne me souviens plus si Ce que je sais de toi bénéficiait de l’un de ces précieux billets. En revanche, je me rappelle parfaitement avoir été immédiatement attiré par sa couverture : ce jeune homme. Puis je me suis saisi du livre, j’en ai lu le résumé sur la quatrième de couverture, et la décision fut instantanée : ce roman repartirait avec moi. Je l'ai laissé dans ma bibliothèque une longue période avant d'en entamer la lecture récemment.

Le roman nous entraîne au Caire, dans les pas de Tarek, un jeune médecin qui reprend le cabinet de son père. Son existence semble écrite d’avance. Une mère omniprésente et autoritaire, une sœur complice, une domestique qui connaît tous les secrets de la famille mieux que les principaux intéressés eux-mêmes, un mariage avec une amie d’enfance… Tout paraît suivre un ordre immuable, presque rassurant.
Médecin reconnu et notable de la capitale égyptienne, Tarek éprouve pourtant le besoin de donner davantage de sens à son métier. Il décide alors d’ouvrir un dispensaire destiné aux habitants les plus démunis du Moqattam, ce quartier du Caire mondialement connu que l’on surnomme aussi la « Cité des Déchets ». Ce lieu ne m’était pas inconnu. J’avais eu l’occasion de le découvrir et j’en garde un souvenir particulièrement marquant. Cette immense montagne de détritus où tout se recycle, où chaque objet semble connaître une seconde vie, laisse une impression saisissante. Un univers déroutant, presque irréel, qui rappelle avec force que les déchets des uns constituent souvent les ressources des autres. Impossible, en y repensant, de ne pas sourire en songeant à cette célèbre formule : « Marron Rouge, quand tu nous tiens… »

L’ouverture de ce dispensaire offre à Tarek bien davantage qu’un simple accomplissement professionnel. Elle devient un espace de liberté, un lieu où il peut enfin exercer sa médecine selon ses propres convictions, loin des conventions de son milieu. Il y découvre aussi une autre réalité sociale, une autre manière d’habiter Le Caire, et surtout il y rencontre Ali, un habitant du quartier.
Entre ces deux hommes, que tout semblait pourtant opposer, naît une amitié profonde, inattendue, presque inévitable. Une relation qui va peu à peu ébranler toutes les certitudes de Tarek, bouleverser l’équilibre fragile de son existence et l'entraîner sur un chemin dont il ne soupçonnait ni les détours ni les conséquences. Rien, absolument rien, ne laissait présager une telle rencontre. Et pourtant, c’est précisément ce que ces deux hommes vont faire de cette rencontre qui constitue le véritable cœur du roman, avec toute la beauté, la complexité et parfois la douleur que cela implique.

Ce que je sais de toi de Eric Chacour

L’écriture d’Éric Chacour est d’une grande élégance. Elle est délicate sans jamais être précieuse, subtile sans rechercher l’effet, souvent empreinte d’un humour discret qui vient alléger les moments les plus graves. Chaque phrase semble pesée avec soin. Pour un premier roman, la maîtrise est remarquable. On comprend aisément pourquoi Ce que je sais de toi a suscité un tel enthousiasme auprès des lecteurs comme des jurys littéraires. Les nombreuses récompenses qui ont salué ce texte ne doivent rien au hasard. Elles viennent consacrer un écrivain dont on pressent qu’il a encore beaucoup à offrir.

Mais ce qui m’a sans doute le plus touché dépasse la seule histoire de Tarek. Derrière ce récit intime, derrière cette magnifique histoire d’amour, d’amitié, de fidélité et de renoncement, affleure toute une culture, tout un rapport au monde qui m’est profondément familier. Sans doute parce que je suis, moi aussi, héritier d’une partie de cette culture orientale par mes origines moyen-orientales.
En refermant ce livre, j’ai retrouvé des atmosphères, des silences, des regards et des équilibres familiaux qui me parlaient intimement. J’y ai retrouvé cette place si particulière qu’occupent les femmes dans les sociétés orientales. Une place parfois discrète en apparence, mais en réalité essentielle. Elles accompagnent les hommes, influencent leurs choix, portent les familles et façonnent souvent les destins, qu’ils en aient pleinement conscience ou non. Je ne formule ici ni un jugement de valeur ni une analyse sociologique ; c’est simplement un constat, nourri autant par mon histoire personnelle que par ce que ce roman m’a fait ressentir.
À plusieurs reprises au cours de ma lecture, je n’ai pu m’empêcher de penser à deux films qui occupent une place toute particulière dans mon palmarès cinématographique : Le Bleu du Caftan de Maryam Touzani et La Source des femmes de Radu Mihăileanu. Tous deux, chacun à leur manière, explorent avec une infinie délicatesse les liens entre les êtres, le poids des traditions, les non-dits, la place des femmes et , la force des sentiments.

Ce que je sais de toi de Eric Chacour
Ce que je sais de toi de Eric Chacour

Je crois que j’aime les livres qui continuent à vivre longtemps après la dernière page.
Ceux qui ne racontent pas seulement une histoire mais qui vous renvoient à votre propre mémoire, à vos voyages, à votre histoire familiale, à vos questionnements.
Ce que je sais de toi fait partie de ces rares romans.
Je ne suis pas certain de tout savoir de Tarek en refermant ce livre.
En revanche, je sais qu'il m'a permis de comprendre certains souvenirs sans que ce soit douloureux.

Copyright Photo Eric Chacour François Roy Archives de la Presse

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