Il existe des chansons qui nous accompagnent toute une vie. Elles traversent les années sans perdre une once de leur pouvoir émotionnel. Could It Be Magic fait partie de celles-là. Voilà une mélodie qui m'accompagne depuis des décennies et dont je ne me lasse jamais.
Avant d'aller plus loin, je vous propose une parenthèse. Installez-vous confortablement dans votre fauteuil, fermez les yeux quelques instants et laissez-vous emporter par le Prélude n°20, opus 28 de Frédéric Chopin, interprété par Ivo Pogorelićh.
Aux origines de la mélodie
Frédéric Chopin – Prélude n°20, opus 28
La beauté de cette mélodie m'a "possédé" dès la première écoute.
Cette œuvre est souvent décrite comme une marche funèbre miniature. Pourtant, derrière son apparente gravité se cache une mélodie d'une puissance émotionnelle rare. Quelques accords seulement, mais ils semblent suspendre le temps et vous saisir au plus profond de vous-même.
Ce daguerréotype de Frédéric Chopin, réalisé vers 1849, est l'une des très rares photographies du compositeur. Le Prélude n°20 de l'opus 28, à l'origine de Could It Be Magic, appartient à un recueil de vingt-quatre préludes que Chopin compose entre 1835 et 1839.
Une grande partie de ce cycle voit le jour durant l'hiver 1838-1839, sur l'île de Majorque, où il séjourne avec l'écrivaine George Sand. Les musicologues estiment toutefois que ce prélude, si dépouillé et si puissant, aurait été esquissé plus tôt, probablement dès 1837, voire entre 1831 et 1838 selon les sources.
Près d'un siècle et demi plus tard, quelques-uns de ces accords inspireront un jeune pianiste new-yorkais , qui leur offrira une seconde vie. Une mélodie romantique du XIXᵉ siècle s'apprête alors à entreprendre un voyage inattendu jusqu'au cœur de la musique populaire du XXᵉ siècle.
Donc retour dans les années 1970 ...
À cette époque, un jeune musicien new-yorkais nommé Barry Manilow est pianiste, arrangeur et directeur musical de Bette Midler, qui se produit alors aux mythiques Continental Baths, établissement de bains gays installé dans les sous-sols de l'hôtel Ansonia, dans l'Upper West Side de Manhattan. Ce lieu atypique est devenu un véritable laboratoire artistique où se croisent musiciens, chanteurs et comédiens avant qu'ils ne deviennent célèbres.
Un jour, au cours d'une répétition, Barry Manilow joue le prélude de Chopin. Mais au fil des accords, il entend autre chose. Une nouvelle mélodie naît presque naturellement. La tension créatrice du compositeur devient le point de départ d'une chanson d'amour. Il décide de construire son œuvre en faisant dialoguer son inspiration avec celle de Chopin : le prélude ouvre la chanson... et la referme.
La première version paraît en 1971 sous le nom d'un groupe de studio, Featherbed, auquel Barry Manilow participe.
La première ébauche
Featherbed (1971) – Could It Be Magic
On reconnaît déjà la structure de Could It Be Magic, mais nous sommes encore très loin de la version aboutie que nous connaissons aujourd'hui. La chanson passe pratiquement inaperçue. Barry Manilow lui-même ne s'y retrouve pas. Elle est trop éloignée de ce qu'il avait imaginé, trop sage, privée de cette intensité dramatique qu'il recherchait.
En 1973, sur son premier album solo, il enregistre une nouvelle version de plus de sept minutes. Cette fois, tout est là : les cordes, les montées en puissance, le piano omniprésent et cette construction presque symphonique où les couplets s'éclairent avant que le refrain ne replonge dans les harmonies sombres héritées de Chopin. Deux ans plus tard, sous l'impulsion du légendaire producteur Clive Davis, une version plus courte est publiée en single. Le succès est enfin au rendez-vous : Could It Be Magic atteint la sixième place du Billboard américain.
Barry Manilow (1973)
Could It Be Magic
Barry Manilow vient de signer l'une des plus belles ballades de la pop américaine. Une chanson théâtrale, romantique, presque excessive dans son orchestration, mais d'une sincérité bouleversante.
L'histoire aurait pu s'arrêter là.
Mais quelques années plus tard, un autre génie de la musique décide de s'en emparer : Giorgio Moroder. Sous son impulsion, Could It Be Magic change totalement d'univers. Les cordes laissent place aux synthétiseurs, le piano s'efface devant la rythmique disco, et Donna Summer transforme cette ballade romantique en un hymne incandescent des pistes de danse.
Donna Summer
Could it be magic
Le plus étonnant est que, malgré cette métamorphose, l'émotion demeure intacte. Sous les pulsations disco, on entend toujours battre le cœur de Chopin, et la mélodie n'a pas bougé d'un poil.
En y réfléchissant, je rapprocherais volontiers le pouvoir mélodique de Could It Be Magic de celui de Sunny (voir mon article ), de Bobby Hebb. Deux chansons très différentes, mais qui possèdent cette même faculté de s'installer en nous dès les premières notes. Elles dégagent une nostalgie étrange, jamais triste, une douceur qui donne simplement envie qu'elles ne s'arrêtent jamais.
Il m'arrive d'ailleurs très souvent d'utiliser Could It Be Magic comme réveil musical. Il est difficile d'imaginer une manière plus élégante de commencer u20ne journée que de se laisser réveiller par cette mélodie née sous les doigts de Chopin avant de traverser un siècle pour devenir l'un des plus beaux standards de la musique populaire.
Peu de chansons peuvent se vanter d'avoir connu trois existences. Could It Be Magic est d'abord née sous les doigts de Chopin, est devenue une ballade romantique grâce à Barry Manilow, avant de se transformer en hymne disco sous l'impulsion de Giorgio Moroder et Donna Summer. En France, elle connaîtra même une quatrième vie sous le titre Le Temps qui court, interprété par Alain Chamfort.
L'histoire de cette mélodie va voyager pendant 140 ans de Majorque à New York mais aussi des salles de concert aux pistes de danse.