Les Survivants du Che film de Christophe Dimitri Réveille

Après le triomphe de la Révolution cubaine en 1959, six guérilleros ont suivi Che Guevara dans sa tentative d’étendre le soulèvement au-delà de l’île.
En 1967, après leur dernière bataille en Bolivie et l’exécution du Che, ces guerriers de l’ombre se lancent dans un périple extraordinaire de 2 400 kilomètres à travers la Bolivie, poursuivis par 4 000 soldats en territoire ennemi.
Soixante ans plus tard, les derniers camarades survivants du Che racontent cette histoire faite d’endurance et de loyauté, dans laquelle les destins individuels se mêlent aux grands bouleversements géopolitiques de la Guerre froide. Images d’archives rares, animations et interviews exclusives font revivre un chapitre largement oublié de l’Histoire.

Mais avant d’entrer véritablement dans le film, je voudrais faire une courte parenthèse. Car derrière cette histoire se trouve évidemment une figure que tout le monde croit connaître : Che Guevara. Ernesto « Che » Guevara naît en Argentine en 1928. Après avoir rencontré Fidel Castro au Mexique, il rejoint les révolutionnaires cubains et devient l’une des figures majeures de la Révolution qui renverse le régime de Batista en 1959. Il occupe ensuite plusieurs fonctions officielles à Cuba, avant de quitter l’île avec l’ambition de porter la révolution ailleurs. Une première tentative au Congo se solde par un échec. En 1966, il arrive clandestinement en Bolivie et constitue un petit groupe de combattants dans les forêts et les montagnes du pays. Mais la guérilla ne rencontre pas le soutien espéré auprès des paysans et se trouve également isolée politiquement. Peu à peu, l’étau se resserre. Le 8 octobre 1967, le Che est blessé et capturé à La Higuera au cours d’un affrontement avec l’armée bolivienne, soutenue par les États-Unis et la CIA. Il est exécuté le lendemain sur ordre des autorités boliviennes.

Les Survivants du Che film de Christophe Dimitri Réveille

Et puis il y a une image.

Tout le monde ou presque connaît cette photographie du Che, le regard sombre tourné vers l’horizon, les cheveux sous son béret militaire. Guerrillero Heroico est prise par Alberto Korda à La Havane le 5 mars 1960, lors de la cérémonie organisée en hommage aux victimes de l’explosion du cargo français La Coubre. Korda saisit le Che presque par hasard, durant les quelques instants où il apparaît sur la tribune. Mais cette photographie va connaître un destin extraordinaire.

C’est surtout l’éditeur italien Giangiacomo Feltrinelli qui va lui donner une dimension internationale. Après la mort de Guevara en 1967, il la diffuse massivement en Europe. Quelques mois plus tard arrivent les mouvements étudiants de 1968. Le visage du Che devient alors l’un des symboles universels de la jeunesse, de la contestation et de la rébellion contre l’ordre établi. Une photographie aura ainsi largement contribué à transformer un homme en icône.

Fermons la parenthèse et revenons au film.

Les Survivants du Che commence précisément au moment où l’histoire de cette icône s’achève : le 8 octobre 1967.
Le documentaire de Christophe Dimitri Réveille débute là où s’arrêtent la plupart des récits consacrés au Che : en octobre 1967. Six guérilleros ont réussi à échapper à l’armée bolivienne.

Trois sont Cubains : Pombo (Harry Villegas Tamayo), Benigno (Dariel Alarcón Ramírez) et Urbano (Leonardo Tamayo Núñez). Trois sont Boliviens : Inti (Guido Álvaro Peredo Leigue), Darío et El Ñato.

Commence alors une incroyable chasse à l’homme à travers la Bolivie. Les six hommes sont poursuivis par des milliers de soldats. Ils doivent avancer dans un territoire qu’ils connaissent mal, trouver de la nourriture, éviter les patrouilles et compter parfois sur l’aide inattendue de ceux qu’ils rencontrent. Tous les six ne connaîtront pas la même issue. Darío meurt en novembre 1967. Inti et El Ñato restent finalement en Bolivie et poursuivent leur combat. Les trois Cubains, Benigno, Pombo et Urbano, continuent leur fuite et parviennent à gagner le Chili en février 1968 avant de pouvoir rejoindre Cuba. C’est cette histoire, beaucoup moins connue que celle du Che lui-même, que raconte le film.

Le documentaire repose d’abord sur les témoignages de Benigno, Pombo et Urbano, recueillis par Christophe Dimitri Réveille au cours des nombreuses années consacrées à son projet.

Mais le réalisateur a eu l’intelligence de ne pas raconter cette histoire uniquement du point de vue des guérilleros.

Quatre autres témoignages donnent au film une dimension beaucoup plus large.

Régis Debray, écrivain et intellectuel français, avait rejoint la Bolivie en 1967 et rencontré le Che et ses hommes. Arrêté par l’armée bolivienne quelques mois avant la mort du guérillero, il fut condamné à trente ans de prison avant d’être libéré en 1970. Son témoignage replace l’aventure du Che dans son contexte politique et idéologique.

Félix Rodríguez, exilé cubain devenu agent de la CIA, participa aux opérations menées contre la guérilla. Présent à La Higuera au moment de la capture du Che, il fut notamment chargé de l’interroger avant son exécution. Son témoignage apporte donc le regard du camp qui traquait Guevara.

Gary Prado Salmón, alors officier de l’armée bolivienne, commandait la patrouille qui captura Che Guevara le 8 octobre 1967. Devenu par la suite général, il constitue lui aussi un témoin direct du dernier affrontement.

Enfin, Efraín Quicanes, dit « El Negro », apporte un autre regard bolivien sur cette histoire et sur les événements qui entourèrent la traque des guérilleros.

Comme l’explique Christophe Dimitri Réveille, pour comprendre véritablement ce qui s’est passé, il fallait aussi interroger ceux qui se trouvaient de l’autre côté : militaires boliviens, agents de la CIA, adversaires du Che. Même s’il reconnaît lui-même ne pas partager les convictions de certains de ces hommes, réussir à les faire parler permet au film de dépasser le seul récit des guérilleros pour tenter de reconstituer l’histoire dans sa globalité.

Et au-delà des convictions politiques et de la lutte révolutionnaire, une idée revient dans les témoignages des anciens guérilleros : ce qui comptait avant tout pour eux, c’était l’être humain.

Cette idée, exprimée près de soixante ans après les événements, donne au film une dimension particulière. Derrière les symboles, les idéologies et la grande Histoire, il y a d’abord des hommes, leurs convictions, leurs choix et ce qu’ils ont vécu.

C’est, à mes yeux, l’une des grandes forces du film.

Ce périple, on le vit presque comme un thriller.

Les embûches sont nombreuses, parfois dramatiques. Les hommes sont épuisés, blessés, pourchassés. Ils ignorent souvent où aller et à qui faire confiance.

Et pourtant, à plusieurs reprises, une rencontre inattendue semble surgir au bon moment pour leur indiquer une direction, leur procurer une aide ou simplement leur permettre de poursuivre leur route. Comme si, au milieu de cette chasse à l’homme, un « ange gardien » apparaissait parfois pour leur montrer où trouver la bonne étoile.

Les Survivants du Che film de Christophe Dimitri Réveille

L’autre grande réussite du film tient à la précision avec laquelle nous suivons leur progression. Les cartes animées permettent de comprendre les déplacements, tandis que l’animation reconstitue les épisodes pour lesquels il n’existe évidemment aucune image.

Archives, témoignages, cartes et animation se complètent sans jamais perdre le fil du récit. Et la voix qui nous accompagne tout au long du film n’est autre que celle de Vincent Lindon.  

Il aura fallu plus de vingt ans à Christophe Dimitri Réveille pour mener ce film à son terme. Vingt années de recherches, de rencontres, de voyages et d’entretiens. Une patience et une minutie impressionnantes. On imagine également le travail considérable de montage nécessaire pour faire tenir ensemble toutes ces voix, ces archives et ces trajectoires individuelles.

Et j’y ai même découvert un épisode étonnant : une fois les trois Cubains arrivés au Chili, leur retour vers Cuba prend une dimension diplomatique internationale. Salvador Allende intervient en leur faveur et le général de Gaulle joue lui aussi un rôle dans leur voyage de retour.

J’ignorais l’existence de ces hommes qui ont survécu au Che et qui ont dû continuer à marcher quand, pour le reste du monde, l’histoire semblait déjà terminée.

C’est peut-être finalement ce que j’ai le plus aimé dans Les Survivants du Che : découvrir ce qui s’est passé après.

Un film de Christophe Dimitri Réveille
Christophe Dimitri Réveille – parcours

Avec : Pombo, Benigno, Urbano, Régis Debray

Voix : Vincent Lindon

Montage : Julien Schickel et Florent Denizot
Site de Julien Schickel

Interview de Christophe Dimitri Réveille au Festival de Cannes :
Les Survivants du Che – Festival de Cannes

Crédits photos : affiche et image d’animation © Pentacle

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